Comment le cinéma peut-il rendre compte de nos vies dans les écrans ?

Chronique de la « Place de la toile » du 21 septembre  2013 : « L’être et l’écran ».

Comment le cinéma peut-il rendre compte de notre vie numérique ? 

Pour répondre à cette question je vais vous parler d’un court-métrage déjà célèbre, qui a tourné sur les réseaux ces cinq derniers jours après avoir été récompensé au festival du film de Toronto – « NOAH », film sur des adolescents connectés, faits par de jeunes adultes avec 300 dollars, dont l’action se déroule sur un écran de Macintosh, sans contrechamp jamais, un récit de navigation sur Mac, à base de logiciels Apple et de navigateur Google…

Les personnages ce sont des comptes Facebook…, des voix, des photos. C’est tourné à la première personne, sans caméra mais avec un logiciel de screencastingScreenflow, en l’occurrence, ai-je appris – un logiciel qui permet d’enregistrer tout ce qui se passe sur un écran d’ordinateur, de zoomer sur un point précis, comme on déplacerait une caméra subjective, pour mimer la projection du regard.

[Ci-git le court-métrage en question, retiré de Youtube pour permettre à ses auteurs de le vendre. En cherchant un peu sur la Toile, on le trouve cependant assez facilement, comme ici sous-titré en portugais par exemple]

Le film restitue donc un regard qui s’égare, une dispersion, des allers-retours presque obsessionnels qui sont autant de ressorts dramatiques d’un récit dont le contenu classique (l’histoire d’une rupture amoureuse) est renouvelé par le caractère strictement numérique de la narration… ou « digitale », devrait-on dire, narration « digitale », le terme anglais doit être conservé ici, tant les doigts de Noah sont les protagonistes de ce film, plus exactement le son de ses doigts sur le clavier ou la souris qui cliquent, hésitent, doigts qui prennent le relais du regard qui anime l’écran.

Le spectacle de l’immersion dans un ordinateur est frappant ici. Plan-séquence de 17 mn : Noah, c’est l’histoire d’un bug, d’une rupture via téléphone-Skype, qui pousse Noah à s’infiltrer dans le compte Facebook de sa future ex-copine, « pas pour se cacher, hein, juste pour vérifier s’il n’y a pas des trucs louches… », se justifie-t-il par chat auprès de son pote qui ne fait que lui demander s’il n’serait pas chaud pour une partie de « cod », call of duty, un jeu de tir à la première personne… Le seul moment où l’écran s’efface c’est pour en introduire un autre, l’écran du téléphone cette fois, sur lequel il reçoit un message de sa futur ex (on avait vu des tentatives de représentation d’écrans de téléphone dans « L’exercice de l’Etat », « House of cards », ou plus récemment dans « Fruitvale Station »)…  : « t’as hacké mon compte ? Pourquoi il affiche “célibataire” ? Tu es le seul à connaître mon mot de passe ! » (enfin le seul, il y a aussi des services de renseignement, potentiellement, mais ce n’est pas le sujet).

J’ai été assez scotché la première fois que j’ai vu ce court, accroché par son rythme heurté, par la bande-son elle même rythmée par les choix musicaux de Noah, heurté comme son flux de conscience fragmenté en autant d’onglets ouverts. Puis c’est l’écran noir, silence, on respire. Ellipse, quinze jours passent. Noah rallume son ordinateur et décide d’aller prendre un bol d’air sur Chatroulette… étrange idée… Chatroulette c’est ce système de webcams aléatoire qui nous met face à des inconnus, à de nombreux pénis en érection aussi, système régi par un principe de zapping permanent… Mais cet aléatoire a ses vertus… Chatroulette comme antidote à Facebook ?! Dans le film en tout cas, Chatroulette permet à Noah d’engager une conversation avec une charmante adolescente sur la vacuité de sa vie numérique… On est toujours face à un écran, mais on en sort, on en sort parce qu’on comprend que cet écran est aussi un pont vers des expériences plus réelles, qu’il n’est pas que solitude, pornographie et superficialité – enfin tout le monde n’était pas d’accord dans le bureau sur cette conclusion – l’écran est aussi possibilité de pouvoir rencontrer un inconnu à minuit, de sentir que le courant passe, et qu’une connexion s’établit.

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